Imaginez près d’une vingtaine de personnes rassemblées dans un local, assises en silence. Le bruit des pages qui tournent, des crayons grattant le papier et des murmures sont les seuls sons audibles. Personne ne lève la tête, chacun semblant trop absorbé par ce qu’il fait. Mais que font-ils?

Les passionnés de casse-têtes linguistiques du Saguenay ne sont pas en manque de mots croisés. Chaque semaine, les mordus, que l’on nomme cruciverbistes, se rencontrent à Jonquière et à Chicoutimi pour partager une nouvelle grille créée au courant de la semaine par Gilles Potvin, organisateur du club et du tournoi. Une excellente occasion de décrocher. «Dès qu’on met les pieds au club, on est accaparé, envahi par le défi que nous proposent les mots croisés et on pense vraiment juste à ça, explique Pierre Gagnon, membre du club. C’est quand même rare les loisirs où tu ne penses qu’à une chose. C’est vraiment reposant, relaxant, à cause de cet aspect-là.»
Le club permet aussi de jouer en équipe, ce qui est assez rare pour les cruciverbistes, habituellement isolés dans leur chaumière. De nombreux avantages viennent avec cette association, comme le mentionne Mme Suzanne Tremblay, une autre membre : «Moi, je préfère travailler en équipe. C’est plus dynamique, on ne cherche pas nécessairement dans le même sens, on se complète. Une trouve un mot, l’autre cherche en même temps».
Un système de niveau a aussi été mis en place pour conserver l’intérêt des joueurs de semaines en semaines. Selon Gilles Potvin, les participants aiment cet ajout parce qu’il leur donne une raison de se dépasser. «C’est un système qui fonctionne avec le nombre d’erreurs. Pour grimper d’un niveau, il faut faire un certain nombre de grilles consécutives avec un nombre maximal d’erreurs. En fonctionnant comme ça, tout le monde se force pour réussir.»
Les activités du club se déroulant en semaine, il est difficile pour les jeunes de pouvoir y participer. Les membres sont en majorité des accros de grilles à la retraite, se rendant au local autant pour le défi des mots que pour les rencontres qu’ils peuvent y faire.
Mais la fréquentation peut amener un questionnement sur la relève. En effet, y aura-t-il assez de jeunes cruciverbistes pour assurer la pérennité du mouvement? Selon M. Potvin, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, les jeunes seront présents : «La relève est là, elle existe. Il faut seulement la découvrir, aller la chercher. Ce sont des jeunes qui ont été initiés aux mots croisés par leurs parents, leurs grands-parents. Ils ne peuvent par contre pas venir à nos activités hebdomadaires, vu qu’ils sont au travail ou à l’école». L’organisateur du mouvement cruciverbiste dans la région aimerait aussi créer un tournoi adressé aux cégépiens dans les prochaines années, afin d’intéresser une clientèle qui est habituellement peu présente aux tournois et au club.
Des tournois pour les mordus
Justement, Saguenay est depuis deux ans déjà l’hôtesse du seul tournoi de mots croisés au Québec. Les participants sont des mordus, des vrais de vrais. Alors que pour la majorité des gens, les mots croisés ne sont qu’un passe-temps, en attendant leur assiette au restaurant ou lors d’une pause au travail, c’est une passion pour ceux qui les pratiquent plus sérieusement. Une passion qui peut mener à la compétition.
Plus d’une centaine de personnes étaient présentes à la dernière édition qui se tenait en septembre dernier. Gilles Potvin, professeur à la retraite et organisateur du tournoi a réalisé un vieux rêve en organisant ce tournoi. «C’était un rêve que j’avais quand j’étais professeur de mathématiques, mais je n’avais pas le temps. Quand je suis tombé à la retraite, j’ai décidé de fonder le club, et le tournoi est venu quelques années après.»
Les cruciverbistes participant à cette compétition venaient d’un peu partout au Québec. Une bonne partie des joueurs sont originaires de la région, mais certains venaient de plus loin, comme Laurier Lapalme, directement d’Ontario. Pour lui, le tournoi vient remplacer la Dictée des Amériques : «Avant, j’allais à la Dictée des Amériques, mais maintenant je viens ici. Après tout, c’est seulement deux heures de route de plus».
Chaque cruciverbiste a ses propres raisons de participer au tournoi. Pour certains, comme Nicole Gaudreault, c’est le désir de pouvoir se mesurer aux autres amoureux de défis mentaux proposés par les mots croisés. «Je suis venu un peu pour la compétition, c’est sûr, mais je travaillais pour moi aussi. Je voulais voir comment je m’en sortais avec une grille de ce calibre-là.» Pour M. Lapalme, sa motivation à venir au tournoi était seulement «de se mesurer à la définition, de trouver la réponse de l’énigme proposée».
Pour plusieurs autres, c’est l’envie de se mesurer à une grille beaucoup plus difficile que celle proposée dans les journaux quotidiennement. En effet, les grilles de la compétition présentaient des définitions plus ardues ou nécessitant une extrapolation plus poussée que pour celles présentées dans les publications québécoises.
Le déroulement
La formule utilisée au tournoi de Chicoutimi est simple. Chaque joueur s’installe à une table et a droit à trois outils de référence. Les cruciverbistes disposent de deux heures et demie pour remplir leur grille. À la fin de cette période, les joueurs n’ayant pas remis leur grille doivent capituler et rapporter leurs feuilles.
La compétition se déroule en trois manches: la première sépare les joueurs en deux groupes et la deuxième les redivise en sous-groupes, selon les pointages obtenus. Le classement des participants fonctionne avec un système de pointage. Un point est retiré pour chaque erreur de la part du cruciverbiste. Une fois les trois manches terminées, la personne avec le moins d’erreurs remporte le tournoi. Il y a un vainqueur dans chaque division du tournoi, chacun se méritant des prix. Dans le cas d’une égalité entre deux joueurs, celui qui a rapporté sa grille en premier est avantagé, donnant aussi une importance au temps dans lequel les cruciverbistes noircissent leur grille.
Mais pour réussir à survivre à un tournoi, et même espérer performer et se classer parmi les meilleurs, quelles sont les qualités nécessaires? Au dire des participants rencontrés, il faut de l’intuition. Beaucoup d’intuition. Celle-ci aide à orienter ses recherches dans les dictionnaires, faisant ainsi gagner bien du temps. La pratique régulière des mots croisés permet aussi de se bâtir une banque de mots plus développée, servant lorsque des définitions plus ardues se présentent.
Des bases en latin et en grec permettent aussi de trouver plus facilement des mots selon le contexte. Les cruciverbistes plus âgés remercient d’ailleurs le cours classique de leur avoir apporté ce bagage : «Les bases en latin et en grec me sont utiles pour trouver des mots de mêmes familles, explique M. Gaétan Tremblay. C’est un avantage que j’ai sur beaucoup de personnes qui n’ont pas suivi ces cours dans leur jeunesse».
La prochaine fois que vous serez au restaurant, au salon de coiffure, dans l’autobus et que vous verrez quelqu’un remplir frénétiquement une grille de mots croisés, dites-vous que c’est un Michael Schumacher des mots, un Zinedine Zidane des définitions, un Tiger Woods des casse-têtes linguistiques : un cruciverbiste.



